C'est vraiment fou tout ce qu'on peut trouver dans un vieux grenier. Je
ne cherchais pourtant rien de spécial. Je furetais distraitement parmi les vieux cartons que mon grand père laissait derrière lui, en plus d'une famille mélancolique, quand je suis tombé dessus.
Une petite malle pleine de vieux trucs. Des papiers, des lettres, des documents administratifs et quelques photos, très vieilles. Je l'ai montré à papa et à Annie. D'après eux ça ne
vient pas de notre famille, ça devait déjà être là quand mes grands parents ont emménagé. Il ya plus de trente ans donc. C'est curieux de laisser des choses comme ça derrière soi.
Parmi tout ce fatras ce qui m'intrigue le plus c'est une sorte de journal intime jauni. Les pages sont pas mal abîmées mais on arrive encore à en lire quelques unes. Apparemment c'est
le journal d'un enfant, mais qui ? Je publie ces pages sur ce blog en me disant que peut-être cela évoquera quelques chose à quelqu'un, mais surtout parce que je les trouve
troublantes. Au fur et à mesure de la lecture il se dégage un truc un peu inquiétant des ces lignes enfantines. Je ne saurais pas dire quoi exactement, mais je vous laisse juge. Le temps de
nettoyer les pages les plus lisibles, de les scanner et de les mettre au bon format (là je dois dire que je galère un peu), et je publie les suivantes mais ça risque de me prendre un peu de
temps. Je ne suis pas sûr que ce soit très lisible alors j'ai décidé de taper le contenu de ces pages (avec les fautes d'orthographe (ça m'arrange :o)
). Ca risque de me prendre encore un peu plus de temps mais
bon...
Première page du petit cahier.
Bon qu’est-ce que j’écris ? J’en sais rien moi ce qu’il faut écrire. Encore une
drôle d’idée de tante Sophie ça, un journal intime pour un gars. « Toi qui ne parle jamais tu n’as qu’à écrire, faut s’exprimer à ton âge… surtout… » Ouais, en tout cas si les autres savent ça ils n’ont pas fini de se
foutre ma gueule. Remarque, faudrait déjà qu’ils me parlent pour ça. C’est pas demain la veille. Pour Louise non plus ça n’a pas l’air d’être rose. Depuis qu’on est arrivé ici elle pleure tous
les matins quand maman la laisse à l’école. Encore une bonne raison pour que les autres se foutent de nous. Ce matin je l’ai laissé chialer dans son coin, ras le bol de passer pour les tarés de
service. N’empêche ça m’a fait bizarre de la laisser toute seule, plantée à côté de son arbre. J’avais l’impression de trahir maman. Mais merde après tout, je suis pas son père. Il s’est barré
son père. Volatilisé comme un salopard de boche qu’il était. Et il nous a laissé planté lui aussi, à croire que c’est de famille. Elle a raison tante Sophie, ça me fait un bien fou de pouvoir
écrire tout ça sans craindre le martinet ou les larmes de maman. Ou les deux. Et sans bégayer en plus.
Bon maman m’appelle, sûrement du beurre à aller chercher, ou
du lait. C’est reparti pour un tour : « Bon… bon… bonjour … ma… ma… madame, je… je… je… ».
Par Christophe Luquiau
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Lundi 9 novembre 2009
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09:30
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Cette page se trouve au verso de celle que j'ai publié mercredi dernier. Elle a visiblement été écrite le même jour. Je ne suis pas
sûr de pouvoir récupérer les pages immédiatement consécutives car elles ont bien morflé. Je m'y remets et je scanne celles que je pourrais sauver.
Bonne lecture.
Deuxième page du petit cahier
Quelle garce cette crémière ! Maman m’avait donné 1000
francs pour le beurre et le lait, normalement j’avais assez, elle m’a même dit d’acheter deux caramels pour Louise et moi. Et cette peau de vache qui me ressort un crédit de 276 francs et qui me
dit qu’on lui en doit encore 43. J’ai pas réussi à lui dire pour les deux caramels. Ça voulait pas sortir à cause de la colère. De la honte aussi, tout le monde me regardait dans la boutique.
C’est bizarre parce qu’en fait c’est pour maman que ça m’a fait de la peine. Je repensais au sourire qu’elle avait en me parlant des caramels, et j’ai senti mes yeux se mouiller, alors je suis
sorti en courant sans dire un mot. On aurait jamais du venir ici, c’est pareil qu’avant. C’est toujours pareil. Maman fait comme si, mais je le vois bien moi, on sera jamais une famille normale,
et les autres nous foutrons jamais la paix.
Par Christophe Luquiau
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Publié dans : journal intime
Mardi 10 novembre 2009
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09:29
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Voilà les suivantes. J'ai du sacrifier quelques pages ( une petite dizaine, ça me fait mal au coeur mais bon.)
Les enfants peuvent vraiment être très cruels, j'ai beau savoir que cette histoire est finie depuis belle lurette, ça fiche quand même un coup de voir comme ces gamins ont du en
baver.
Page 9 du petit cahier.
Les salauds les salauds les salauds les salauds les salauds. J’y mettrais plus jamais
les pieds dans cette école pourris. Ils sont tous pourris là dedans. Et pas que les élèves. Le dirlo, Monsieur Drandet, même Madame Labonne, celle qui s’occupe des petits, elle aussi elle est
pourrie. Madame Labonne tu parles, madame Lavache oui. Ce midi Louise m’a demandé ce que ça voulait dire « labancale ». C’est comme ça qu’ils l’appellent chez les petits :
« la bancale », même l’institutrice s’y met. Bien sûr j’ai inventé pour ne pas lui faire de peine, mais ça m’a foutu un sacré coup. Déjà que ceux de ma classe l’appelle Quasimodelle
depuis que Drandet nous a montré une gravure dans un livre. Mais là c’est pas pareil, c’est la maîtresse elle a pas à l’appeler comme ça. Je peux même en parler à maman. Pas en ce moment.
« Tu sais maman à l’école on nous appelle le bègue et la bancale, et Louise elle pleure presque tout le temps. »
Quand on est sorti à 4 heures des
types nous attendaient pour nous balancer des mottes de terre. Y avait même des petits, heureusement je crois que Louise les a pas vu, elle était enfoncée dans sa capuche. Les salauds. J’irai
plus.
Par Christophe Luquiau
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Mercredi 11 novembre 2009
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/2009
09:28
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Page 10 du petit cahier.
Comme il fait beau aujourd’hui, Drandet nous a lâché plus tôt.
Il a dit qu’on avait qu’à en profiter pour observer les arbres et ramasser des feuilles. Je crois qu’il veut qu’on fasse un herbier ou un truc comme ça. Je vois pas pourquoi il faudrait ramasser
des feuilles, c’est plutôt de l’herbe qu’il faudrait pour son herbier pourri. Enfin faut pas chercher à comprendre. C’est bien qu’on soit sorti plus tôt, mais comme il fallait que j’attende
Louise, j’en ai pas trop profité. Remarque si un peu quand même parce que en attendant j’ai traîné sous les fenêtre du dirlo. Il était avec Drandet et une dame. Apparemment il y a une nouvelle
qui devrait arriver dans quelques jours. Tant mieux, ça fera une relève peut-être que les autres vont nous lâcher un peu. Quand Louise est sortie sa blouse était toute mouillée devant. Elle m’a
dit que la maîtresse lui avait demandé de se nettoyer un peu parce qu’elle avait l’air d’une souillon. J’y crois moyen à son histoire. Quand elle s’est retournée elle avait plein de mollards dans
le dos. Je l’ai nettoyé avec ma manche en lui disant qu’elle avait de la craie dans le dos, mais je crois pas qu’elle m’a cru. En tout cas elle a fait semblant. C’était dégueulasse. C’est pas
possible que cette vache de Labonne n’aie rien vu. Demain j’essaierai de lui en balancer un beau de mollard. Un bien épais et bien vert en plein dans le chignon. Derrière le mur des toilettes je
dois pouvoir me planquer. Quand elle va sortir pour sonner la cloche vlouch un gros mollard dans la gueule. Après je me barre par derrière et ni vu ni connu.
Par Christophe Luquiau
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Jeudi 12 novembre 2009
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09:27
0
Petit cahier page 12.
Nicole. Elle s’appelle Nicole. Elle belle comme… je sais pas
comme quoi d’ailleurs, mais elle est vraiment belle. Ca c’est bien ici, les garçons et les filles sont mélangés. Au début ça me plaisait pas trop parce que les filles c’est pas trop mon truc.
Elles sont toujours en train de se moquer des autres. Remarque les gars aussi, mais ça me fait pas pareil. En tout cas Nicole elle se moque pas. C’est pas son genre. Elle a un truc dans les yeux
qui me fait penser à maman. A Louise aussi. Une sorte de gentillesse triste, enfin je sais pas trop si c’est possible mais c’est l’impression que ça me fait. En plus elle travaille drôlement
bien, elle vient juste d’arriver et Drandet lui parle déjà de la croix d’honneur. Forcément y en a qui sont jaloux et qui la traitent de fayote. Je sers les poings dans mes poches mais je ne dis
rien. J’aurai trop honte de défendre une fille. Déjà que je le fais pas pour Louise.
Par Christophe Luquiau
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Vendredi 13 novembre 2009
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09:26
0
Pauvre gosse. En fait c'est peut-être dans les moments les plus joyeux, ou disons les moins tristes, qu'il me fait le plus de peine.
Petit cahier page 13.
Rien de spécial aujourd’hui. Ca avait mal commencé avec Louise qui a fait des cauchemars toute la nuit. Forcément elle
fait une comédie tous les soirs pour rester avec maman quand elle écoute ces feuilletons radiophoniques. Résultat elle meurt de trouille et elle se colle à maman en se bouchant les
oreilles.
Mais sinon ça a plutôt été une bonne journée. Enfin normal en fait. Je ne me suis pas fait emmerder par
Gustave et les autres, à part une ou deux sauterelles dans mon encrier, la routine quoi. Louise n’a pas pleuré trop longtemps. Faut dire qu’elle était
trop crevé pour ça. Elle était encore plus pliée que d’habitude, mais personne ne s’en est rendu compte. Y a un moment quand Nicole est passé près de moi dans la cours je crois bien qu’elle a un
peu tourné la tête vers moi. Pas complètement bien sûr, tout le monde l’aurait vu. Mais un peu quand même. En plus j’étais contre le vieux mur du
fond, et là y a rien à voir, donc si elle a tourné la tête ça pouvait être que pour me regarder. Et si elle a pas tourné la tête à fond c’est sûrement parce qu’elle s’est trouvé un peu gêné à
cause des autres filles. Et si elle est gêné pour me regarder c’est que je dois l’intéresser un peu logique non ? Bon d’accord peut-être que je m’imagine des trucs, mais peut-être
pas.
A suivre...
Par Christophe Luquiau
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Samedi 14 novembre 2009
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09:25
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Page 14 du petit cahier.
Ca y est j’en suis sûr, je lui plaît bien. Ce matin en classe Drandet a parlé du Moyen Âge. Il paraît que c’était vraiment dégueulasse à cette époque. Quand il a dit que les gens ne se lavaient jamais, y en a deux ou trois qui ont dit
: « comme le bègue ! ». Evidemment tout le monde s’est marré. Sauf elle. Je l’ai bien regardé parce que je voulais lui faire signe que c’était même pas vrai, si elle m’avait
regardé. Elle s’est pas retourné mais je suis sûr qu’elle a pas rit. Elle a même levé un peu ses épaules comme pour dire que c’était n’importe quoi. Bien sûr j’ai fermé ma gueule sinon j’aurais
bégayé encore plus que d’habitude. J’étais rouge comme une tomate. Ca m’énervait encore plus parce que je suis sûr qu’il y en a qui ont pensé que c’était parce que c’était vrai. N’empêche j’était
presque content à cause de Nicole. C’est con quand j’y pense. Quand j’ai raconté ça à maman elle a sourit, pour me faire plaisir mais elle était un peu inquiète à cause de Louise. Elle est
malade. Pas si malade que ça parce que elle aussi elle souriait, pour se foutre de ma gueule. Moi je crois surtout qu’elle veut pas aller à l’école.
Par Christophe Luquiau
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Dimanche 15 novembre 2009
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09:24
0
Page 15 du petit cahier.
Je la déteste. Quelle garce !!!!! Ca fait deux mois qu’on va dans cette saloperie d’école et c’est maintenant qu’elle me fait ça. Maintenant que je n’ai plus cette maudite boule dans la
gorge quand je me réveille. Maintenant que l’idée d’aller dans cette classe me fait presque plaisir. C’est maintenant que je dois la garder et que je reste ici toute la journée. Elle est même pas
malade en plus, c’est de la comédie et maman plonge comme une enfant. La sale petite teigne !!! Elle a pas intérêt à venir pleurer dans mes jupons. Si elle se force encore à dégueuler je lui
fait nettoyer, je suis pas sa bonniche moi. J’entends du bruit dans l’escalier, ça doit être le docteur, on va bien voir s’il va être dupe lui.
Par Christophe Luquiau
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Lundi 16 novembre 2009
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09:23
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Prémisses d'un drame.
Page 16 du petit cahier.
« Le cœur fragile » ! Elle est bossue comme un chameau et elle dégueule comme un dragon, et cet abruti de toubib me sort qu’elle a « le cœur fragile ». Tout ça pour que
je reste encore trois jours à jouer les gardes chiourmes ici. Faudra pas que maman me joue l’air de la réussite scolaire cette année. Elle elle doit travailler mais moi je peux rater une semaine
d’école sans problème. Ben tiens ! Moi aussi je serais bien resté dans mon lit quand tout le monde nous chahutait. Mais là non, c’était pas « une solution », « fuir n’avait
jamais réglé aucun problème », et tous mes « tracas » feraient de moi un « homme fort plus tard ». Mon cul oui ! Moi c’est maintenant que je veux être fort. Et je
commence à y arriver en plus. Je m’en fous des autres, et l’école ne me fait plus peur. Je veux y aller. En plus si ça se trouve ils vont croire que j’ai la trouille et que je me dégonfle.
Remarque peut-être que Nicole va s’inquiéter pour moi.
Par Christophe Luquiau
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Mardi 17 novembre 2009
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09:22
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Le calme avant la tempête.
Une belle journée dans laquelle le malheur à venir semble s'amuser à laisser des indices ; quel cynisme ! Je poursuis le nettoyage et la publication de ces pages sans parvenir vraiment à me
convaincre que j'ai raison. Je me sens un peu comme ces archéologues qui ont commencé à exhumer un mausolée avec la joie frénétique des grands découvreurs et qui finissent par avoir l'impression de
faire les poubelles comme les derniers des charognards. Pourtant je sais que j'irai jusqu'au bout, pas une seconde je n'en ai douté. Peut-être pour la mémoire de ces gamins, peut-être seulement
pour le mystère qui se dégage des dernières lignes de ce journal.
Je ne sais pas trop mais je crois que je dois le faire.
Page 22 du petit cahier.
C’était le meilleur jeudi de ma vie. L’oncle Georges nous a emmené en ballade dans sa 203. A un moment on a fait au
moins du 100 kilomètres par heure. Maman hurlait de peur. Nous on rigolait comme des fous. Louise a même failli faire pipi dans sa culotte. Enfin, elle elle dit failli mais je crois qu’elle a
vraiment fait pipi. Il y avait une petit tache sur son siège. Heureusement l’oncle n’a rien vu. Moi j’ai rien dit non plus, pour une fois qu’elle nous enquiquine pas avec sa
« maladie ». Au début quand oncle Georges nous a proposé d’aller à la mer pour le jeudi, j’ai bien cru que Louise allait faire son « gnagna je suis malade ». Mais non, elle a
même pas fait sa tête de cocker battu. Comme quoi c’est bien du chiqué son truc, elle est malade tous les jours sauf le jeudi comme par hasard. Bien sûr ce soir elle a re-vomi, donc demain je la
re-garde. Du coup je pourrais même pas raconter tout ça à l’école. Remarque je sais pas à qui je pourrais en parler.
Encore une journée sans voir Nicole. Pourquoi je suis pas fils unique ?
Par Christophe Luquiau
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Publié dans : journal intime
Mercredi 18 novembre 2009
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